L'Histoire - cours niveau lycée

L'Histoire

Cours de Mr Roinet, Lycée Mistral Fresnes, bac L

 

Sens : l'existence collective des hommes n'est pas réglée de façon immuable comme les animaux. Certes leur présent dépend de leur passé en grande partie, mais leur avenir dépend de leurs initiatives, leurs capacités à régler les problèmes et les défis qui leur sont légués. En se sens, la vie des hommes relève de l'Histoire au sens où ils font l'Histoire. Elle relève de l'action des hommes.

Cependant le mot « histoire » désigne aussi la connaissance que les hommes prennent de leur évolution. Ils font de l'histoire (discipline scolaire). Faire l'Histoire ≠ faire l'histoire. 

Il n'y a donc qu'un mot pour désigner l'Histoire qui se vit et celle qui s'écrit. Cette curiosité du vocabulaire traduit très bien le fait que l'homme est pleinement historique que s'il en a conscience : conscience du passé et du futur.

Intérêt : ce constat, cela n'a pas toujours été le cas que l'homme se pense dans son appartenance à l'Histoire. Pourquoi ? En effet, les sociétés traditionnelles, soucieuse de se protéger de tout ce qui pourrait les désaltérer ont tendance à nier tout changement, d'où la conception cyclique du temps qu'on trouve dans beaucoup de mythologie (cf. sur le temps et l'existence). Par conséquent, l'anxiété provoquer par l'incertitude du futur est calmé par l'idée que tout ce qui apparait risquer ne peut représenter un réel danger puisqu'il a déjà eu lieu. « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil ». Et précisément la conscience que tout change inexorablement, c'est-à-dire que la conscience historique en opposition à la conception cyclique à deux sources essentielles :

a)      La première vient du monothéisme biblique / hébraïque : créer par un dieu unique, le monde a un commencement et il aura une fin. La création, la chute, Adam, et le rachat / la rédemption sont autant d'événements uniques qui ne se reproduiront pas et qui constituent les éléments d'une histoire orienté vers son dénouement. Tout l'espoir se reporte vers l'attente d'un salut prédit par les prophètes (Jésus). En outre, le monde n'a pas la perfection d'une œuvre entièrement achevée. Dieu a confié la terre à l'espèce humaine. A charge pour elle de prolonger étape après étape le travail de la création initié par Dieu. Il nous laisse libre.

b)      Selon la seconde source, la conscience historique vient de la culture grecque. Son exigence de rationalité ne s'est pas seulement épanouie dans les sciences de la nature. Les penseurs grecques sont les premiers à avoir soumis le monde des hommes et la société (la cité) à une enquête (= histoire en grec).

Aussi, c'est à partir de ces deux sources intellectuelles qu'il y a intérêt à réfléchir sur l'histoire pour comprendre dans quelle mesure l'historicité de l'homme est née dans notre société à partir de ces deux sources.

Démarche : pour mener à bien notre réflexion : à quel type de savoir peut donner lieu l'Histoire ? L'Histoire a-t-elle un sens. L'évolution de l'humanité relève-t-elle d'une science de l'Histoire (Marx) ?

 

       I.            Que peut-on attendre de la connaissance historique ?

 

Les hommes ont une histoire car ils savent qu'ils ont un passé. Mais bien des conditions doivent être remplies pour que ces deux consciences historiques deviennent une véritable connaissance : différence entre avoir et savoir. Pour examiner ces conditions on va répondre à trois questions : sur quelles méthodes repose le métier d'historien ? L'Histoire est-elle une mémoire collective ? A quoi bon écrire l'Histoire ?

 

A.     Sur quelles méthodes repose le métier d'historien ?

1-      La première tâche des historiens est d'établir les faits tel qu'ils se sont passés, avec la méthode critique qui se caractérise ainsi : elle consiste à authentifier la source des documents (= critique externe) et à évaluer leur cohérence. Elle implique l'étude des supports matériels, traduction et interprétations des textes, témoignages... Certes une telle méthode réduit la part de donnés factuelles qui peuvent ainsi être établit. Mais au moins, à cette condition, les historiens offrent aux données factuelles une certitude objective et solide.

2-      Mais parmi la masse des faits que rencontre l'historien, lesquelles doit-il choisir de relater ?

a)      Ce qui engage de façon décisive la vie des société, d'où l'intérêt longtemps exclusif de l'historien pour les événements comme les actes de gouvernements, intrigues, batailles, traités qui témoignent des paroles, des actions des grands hommes.

b)      A cette priorité accordée à l'histoire politique, Voltaire opposait dans son essai sur les mœurs le soubassement économique, moral, social, sans lequel on ne peut prétendre comprendre l'histoire politique. C'est dans ce même esprit, en France au 20ème siècle que nait le mouvement de la nouvelle histoire, qui a ouvert de nombreux territoires à l'historien : démographie, mentalités, économies, techniques. C'est ainsi qu'on a étudier l'enfant et la famille sous l'ancien régime, la mort en occident, la femme dans la société médiévale... Tous ces domaines où la condition humaine évolue lentement et sous l'effet de facteurs impersonnels.

3-      De plus l'histoire doit prendre en charge le passé récent des sociétés (= histoire contemporaine). Lorsque ce passé a été marqué par des événements tragiques, on a à cœur de transmettre leurs témoignages (affirmation d'un devoir de mémoire). Comment répondre à cette demande ? F. Braudel (1902-1985), historien français « Ce livre se divise en trois parties ; chacune étant en soi un essai d'explication. La première met en cause une histoire quasi-immobile, celle de l'homme dans ses rapports avec les milieux qui l'entoure, une histoire lente à se transformer, faite souvent de retours insistants de cycle sans cesse recommencé (...). Au dessus de cette histoire immobile se distingue une histoire lentement rythmé : une histoire sociale, celle des groupes et groupements. Comment ses vagues de fond soulèvent-elles l'ensemble de la vie méditerranéenne, voilà ce que je me suis demandé dans la seconde partie de mon livre en étudiant successivement les civilisations, états, économies, les sociétés, (≈) en essayant enfin, pour mieux éclairer ma conception de l'Histoire de montrer comment toutes ces forces de profondeur sont à l'œuvre dans le domaine complexe de la guerre. Car la guerre, nous le savons, n'est pas un pur domaine de responsabilité individuelle. Troisième partie enfin, celle de l'histoire traditionnelle, si l'on veut de l'histoire à la dimension non de l'homme mais de l'individu : de toute, c'est la plus passionnante, la plus riche en humanité, la plus dangereuse aussi. Méfions nous de cette histoire brûlante encore, tel que les contemporains l'ont sentie, décrite, vécu, au rythme de leur vie brève comme la notre. Elle a la dimension de leur colère et de leurs illusions. Ainsi, sommes nous arrivé à une histoire en plan étagé. Ou si l'on veut, à la distinction dans le temps de l'histoire, d'un temps géographique, d'un temps social, et d'un temps individuel. » (La méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philipe II 1949).

Le but de l'histoire est-il de construire une mémoire collective ?

 

B.     L'histoire est-elle une mémoire collective ?

La mémoire est une condition essentielle à la conscience de soi (pour les peuples comme pour les individus). Or l'une des fonctions de la mémoire est d'assurer à travers la succession des événements vécus, la continuité personnelle, sans laquelle on n'aurait pas d'identité. De même un peuple ou une nation construit et conserve son identité à travers le souvenir partagé, commémoré des événements vécus en commun. Peut-on en conclure pour autant que l'Histoire est une mémoire collective ? En vérité, il y a des différences profondes entre l'Histoire et la mémoire collective.

1-      La mémoire collective à pour matière des souvenirs et sa méthode est la remémoration, alors que l'Histoire à pour matière des documents et pour méthode l'enquête. Les documents sont déposés sur des supports qui se prêtent à la méthode critique. L'opération de collecte, de critique et de synthèse de ses documents est faite pas l'historien qui n'a rien à voir avec des événements, sauf pour l'histoire contemporaine.

2-      Certes pour un part la mémoire et l'histoire ont un but commun, désigné par Hérodote, est de conserver le souvenir des actions humaines, garder une trace de ce qui va s'effacer.  La mémoire d'une collectivité repose sur l'effort de ses membres pour la constituer. Hérodote enquête sur les égyptiens, les perses... il vise par cet effort des distances à l'objectivité, l'impartialité. Faire ce constat ne signifie pas que toute demande de conservation de la mémoire soir partiale. Mais cette demande peut être conçue par un devoir de mémoire, comme un travail où les historiens occupent une place centrale. Hannah Arendt écrit : « L'impartialité et avec elle toute historiographie vraie est venu au monde quand Homère décida de chanter les actions des troyens, non moins que celle des achéens et d'exalter la gloire d'Hector non moins que la grandeur d'Achille. Cette impartialité homérique à laquelle fait écho Hérodote quand il tente d'empêcher « les grandes et étonnantes actions des grecs et des barbares de perdre leur juste tribu de gloire » est encore le plus haut type d'objectivité connu. Non seulement elle s'affranchit de la partialité et du chauvinisme qui jusqu'à nos jours, caractérise quasiment toute s historiographies nationales, mais elle se désintéresse aussi de l'alternative de la victoire et de la défaite dont les modernes ont cru qu'elle exprime le jugement objectif de l'histoire, et ne lui permet pas de marquer ce qui est jugé digne de louange immortalisant. Un peu plus tard, et trouvant sa plus magnifique expression dans Thucydide apparait encore dans l'historiographie grecque un autre élément puissant qui contribue à l'objectivité historique. Il n'a pu venir au premier plan qu'après une longue expérience de la polis. Celle-ci dans une mesure incroyablement grande consistait en discussion entre citoyens. (...) Les grecs apprenaient à comprendre, non à se comprendre l'un l'autre en temps que personne individuelle, mais à envisager le même monde à partir de la perspective d'un autre grec, à voir la même chose sous des aspects très différents, et fréquemment opposé. » (La crise de la culture) L'histoire a le souci d'impartialité qu'on ne trouve pas dans la mémoire collective. Il faut prendre exemple sur les grecs, par exemple pour la seconde guerre mondiale.

 

C.     A quoi bon écrire l'Histoire ?

L'Histoire est l'objet d'une double attente :

1-      Celle d'aider une société à faire le point sur son passé, en particulier à propos des épisodes les plus douloureux. Ce souci est légitime à condition de ne pas confondre le rôle de l'Histoire et celui de la justice (ex : procès de Papon où les historiens ont « témoigné ». certes l'Histoire et la justice travaille à reconstituer les faits humains passés, rassembler des preuves et les rendre compréhensible. Mais la procédure de l'homme de science historien diffère de la procédure judiciaire.

a)      La justice doit trancher par oui ou par non à une question simple : coupable ou innocent ?

b)      Tandis que l'historien peut pondérer à l'infini les responsabilités, faire intervenir des causalités complexes et enchevêtrées pour comprendre un événement. Ce qui soumet son travail à d'intéressantes critiques, remises en cause et révisions (face aux négationnistes). à Le juge n'est pas compétant pour décider de la vérité historique et on comprend que l'historien hésite à intervenir dans la justice (crainte d'être manipuler).

2-      La seconde fonction de l'Histoire est de tirer des leçons du passé afin d'éviter que les méfaits se renouvellent. Mais là encore il ne faut pas trop attendre de l'Histoire.

a)      On aimerait que l'histoire (enseignée) nous donne des leçons sur l'avenir, comme les sciences expérimentales. Mais si l'expérience des tremblements de terre nous permet de construire des bâtiments antisismiques, c'est parce que la physique peut établir des lois générales sur la résistance des matériaux. Or l'histoire a pour objet l'événement qui est par définition se qui ne se reproduira pas car singulier et inattendu, et donc non reproduisible et imprévisible.

b)      C'est pourquoi les enseignements qu'on peut en tirer ne peuvent être transposé sans risque si les circonstances ont changés. Exemple : avant 1914, le pacifisme pouvait se justifier comme un moyen d'empêcher la guerre (ex de Jean Jaurès). La même attitude en 1930-1940 revient à désarmer les démocraties face à la montée du nazisme. Aussi, la principale leçon qu'on puisse tirer de l'Histoire est qu'on se doit de rester toujours lucide et vigilent face à sa capacité à nous surprendre à l'infini. Est-ce que pour autant nous devons renoncer à l'idée que l'histoire puisse avoir un sens ?

 

    II.            L'Histoire a-t-elle un sens ?

 

« L'Histoire est pleine de bruit et de fureur, et raconté par un idiot. » Shakespeare.

On appelle « philosophie de l'histoire » l'interprétation philosophique du sens de l'histoire universelle. Or énoncer que l'histoire a un sens a conformément aux deux acceptations de ce mot, veut dire qu'elle a une signification et une direction : une signification, si il y a une logique derrière l'apparent chaos des événements historiques. Une direction si l'humanité est en marche vers une fin, un but en dépit d'un cours fait de méandres, de bifurcations et de recul. L'idée de progrès est-elle un dogme ou une hypothèse ? La marche de l'histoire est-elle entraver par les obstacles qu'elle rencontre ?

 

A.     L'évolution de l'humanité dépend-elle de l'accroissement des connaissances ?

On peut voir un caractère propre à notre espèce dans la perfectibilité de l'homme, c'est-à-dire dans sa capacité à se transformer indéfiniment. Mais une telle caractéristique est -elle uniquement positive ? (cf. Rousseau). On peut considérer que c'est ce qui le différencie de l'animal qui ne peut progresser cause de la force immuable de l'instinct. Cependant, on peut penser comme Rousseau que rien n'empêche l'homme de tomber plus bar que la bête même.  Un autre philosophe français, pour déduire de la simple perfectibilité la nécessité d'affirmer sa perfection, le marquis de Condorcet (1743-1794) invoque l'accroissement indéfini des connaissances humaines.

1-      Son principal argument dans Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1793) est qu'il existe un parallélisme entre le développement des facultés intellectuelles de l'individu année après année et le développement des connaissances par l'humanité de siècle en siècle. Il veut ainsi donner un sens scientifique à la métaphore qui compare les époques successive de l'humanité aux âges successifs d'un seul individu (genèse de l'humanité).

2-      En ce sens, pour Condorcet, l'histoire n'est que l'actualisation des riches potentialités contenues en germe dans la raison humaine dès l'enfance de l'humanité. Symétriquement, le triomphe de l'homme sur les maux qui l'accable va de pair avec l'abandon progressif des erreurs et des préjugés qui sont pour lui l'unique cause de ses malheurs. L'humanité serait nécessairement promise au perfectionnement continu du perfectionnement de son existence. Ainsi le bonheur serait accessible à tous. (Il était aussi le premier à parler de République alors qu'il était aristocrate).  Ses idées sont toujours d'actualité. Le progrès des connaissances et des techniques mènent l'homme vers une amélioration de son sort.

 

B.     L'idée de progrès est-elle un dogme ou une hypothèse ?

La philosophie de Condorcet, bien qu'inspirer par les Lumières, n'en conserve pas moins le dogmatisme d'inspiration religieuse qui voit dans la providence divine la clé de l'histoire humaine. Sauf qu'on remplace la providence par la raison. Et comme toute dogmatique, elle peut se fonder sur une certitude préconçue, une loi générale dont se déduise les événements singuliers de l'histoire avec autant de certitude que la théorie de l'attraction de Newton en physique permet d'avoir la trajectoire des planètes. Toutefois, s'il est incontestable qu'on ne peut procéder en histoire comme en astronomie, à moins de confondre science de l'homme de et science de la nature, doit-on pour autant renoncer à trouver la moindre logique dans la masse chaotique des événements historiques ?

En effet, il existe une autre opinion que celle de Condorcet :

1-      Elle consiste à faire de l'idée de progrès un usage heuristique. Ce terme qualifiant une idée employée comme simple hypothèse d'une recherche afin de favoriser une découverte, par exemple dans les sciences. Pour Kant, l'idée de progrès est comme un fil conducteur permettant de mettre un peu d'ordre dans l'enchevêtrement de l'histoire.

2-      Or l'examen de l'évolution des sociétés montre une tendance progressive à régler par le droit les conflits internes aux sociétés et qui sont par ailleurs les moteurs puissants du progrès. Le conflit permet le progrès. Il en est de même des conflits qui oppose les nations, qui pourront être arbitré lors d'une justice mondiale (genre l'ONU), organisation du droit international. En ce sens, si j'observe les sociétés, je peux parler d'un progrès politique du genre humain (cf. projet de paix perpétuelle).

3-      Quant à savoir si l'homme est capable d'un progrès moral, Kant estime qu'il existe une preuve, un signe historique : la révolution française. En effet, cet événement témoigne de la capacité d'un peuple à se donner une constitution républicaine. L'enthousiasme suscité dans toute l'Europe par cet événement, révèle l'existence prometteuse d'une disposition morale dans l'humanité toute entière.  « Même si on arrivait à constater que le genre humain, considéré dans son ensemble, a marché en avant et qu'il a été en progressant pendant un certain laps de temps aussi long que l'on voudra, personne ne peut toutefois garantir que maintenant, juste en ce moment, par suite de disposition physique de notre espèce, n'apparaisse pas l'époque de la régression ; et inversement, si l'on recule, et que, dans une chute accélérée, on aille vers le pire, on ne doit pas désespérer de trouver le point de conversion à partir duquel, grâce aux dispositions morales de notre espèce, la marge de celle-ci se trouve de nouveau vers le mieux. Car nous avons à faire avec des êtres qui agissent librement, auquel à vrai dire, on peut dicter à l'avance ce qu'ils doivent faire, mais auquel on ne peut prédire ce qu'ils feront, et qui, dans le sentiment des maux qu'ils se sont infligé à eux-mêmes, si la situation devient vraiment mauvaise, savent trouver un motif renforcé pour l'améliorer encore au-delà de ce qu'elle était avant cet état. » (Conflit des facultés 1798). En admettant que l'idée de progrès existe, ni aurait-il pas des obstacles à la marche de l'histoire ?

 

C.     La marche de l'histoire n'est-elle pas entravée par les obstacles qu'elle rencontre ?

Il faut reconnaitre que les promesses que Kant et Condorcet voyaient dans la révolution française ont été presque aussitôt démenties par les épreuves sanglantes de la Terreur et des guerres napoléoniennes. Cette résistance de l'histoire réelle à entrer dans le moule de l'histoire philosophique, conduit Hegel (début 19ème) à concevoir l'évolution historique selon un processus qu'il qualifie de dialectique (c'est-à-dire de processus contradictoire vs Platon pour qui c'est égal à la métaphysique).

1-      Entendons par la que le mouvement de l'histoire ne s'effectue pas en dépit des contradictions (ou des obstacles) qui le contrarie, mais grâce à elles. En effet, les passions égoïstes des individus semblent totalement étrangères à la marche en avant de l'histoire. Pourtant elles contribuent à l'accomplissement de la raison dans l'histoire.

a)      Par exemple, les mobiles subjectifs de Napoléon, son ambition dominatrice, sa soif de pouvoir, ont jouer un grand rôle dans ses choix politiques et militaires.

b)      Toutefois, sans l'avoir voulu consciemment, au cours des très nombreuses campagnes à travers l'Europe, il contribua à diffuser les idées de liberté et d'égalité. Autrement dit, il propagea l'exemple révolutionnaire français, et les monarchies conservatrices furent ébranler, et trente ans plus tard, de nombreux peuples d'Europe réclamaient le droit de disposer d'eux-mêmes (Hongrois, Polonais, Italien, Allemand).

2-      Tel est selon Hegel, la « ruse de la raison », ce processus par lequel les entraves à la marche de la raison sont en fin de compte les instruments que celle-ci emprunte pour se frayer un chemin dans l'Histoire à travers le jeu obscur et confus des passions individuelles. En 1822 La raison dans l'Histoire, Hegel écrit : « Un exemple illustre historiquement et d'une manière parfaitement adéquate la synthèse de l'universel et du particulier. C'est César, en danger de perdre la position à laquelle il s'était élevé - position qui, si elle ne lui assurait pas encore de la prédominance, le plaçait du moins au rang de ceux qui ce trouvaient à la tête de l'Etat - et de succomber sous les coups de ses ennemies, lesquels pouvaient appuyer leurs desseins personnels sur la forme de la constitution et la force des apparences juridiques. César les a combattu, poussé par le seul intérêt d'assurer sa position, son honneur, sa sécurité et les a vaincus. Or dans la mesure où ses ennemis étaient les maîtres des providences de l'Empire, il devint ainsi sans toucher à la forme de la constitution, le maitre individuel de l'Etat. Or le pouvoir unique à Rome que les conféra l'accomplissement de son but de prime abord négatif étant en même temps en soi une détermination nécessaire dans l'histoire de Rome et dans l'histoire du monde. Ce qui le guidait dans son œuvre n'était pas seulement son profit particulier, mais aussi un instinct qui a accomplie ce que le temps réclamait. Les grands hommes de l'Histoire sont ceux dont les fins particulières contiennent la substantialité que confère la volonté de l'esprit du monde. (...) Ce contenu qui fait leur force se trouve aussi dans l'instinct collectif, inconscient des hommes et dirige leur force les plus profondes. C'est pourquoi ils n'opposent aucune résistance conséquente aux grands hommes qui ont identifié leur intérêt personnel à l'accomplissement de ce but. Les peuples se rassemble sous sa bannière : il leur montre et accomplie leur propre tendance immanente. »

La marche en avant de l'histoire n'est pas entraver par les obstacles, au contraire, elle profite de ceux-ci et des vecteurs qu'est la raison. Il est légitime pour les penseurs de tenter d'interpréter le devenir historique ne serait-ce que pour se placer dans la temporalité. Maos ce ne serait qu'une interprétation possible parmi d'autres. Le danger de toute philosophie de l'histoire est lorsqu'elle tend à transformer une hypothèse en certitude définitive. Elle a menacé certains et c'est la science qui leur à servit d'argument pour assurer la position.

 

   III.            L'évolution de l'humanité relève-t-elle d'une science de l'histoire ?

 

On a reproché aux grands systèmes des philosophes de l'histoire de reposer sur une base purement spéculative, d'où la question : ne faut-il pas tenter d'appliquer à l'histoire des exigences scientifiques comparables à celle qui font la réussite des sciences de la nature ?

 

A.     L'humanité est-elle soumise aux lois de l'Histoire ?

Pour des centaines de millions d'hommes, la foi dans l'avenir s'est incarnée dans la théorie de Marx, dans le matérialisme historique, synthèse séduisante de diverses théories. A Hegel, Marx emprunte l'idée que l'histoire progresse à travers les conflits et les contradictions ; à Platon il reprend la condamnation de la propriété privée et le projet de refondre totalement l'organisation de la société, selon un plan communautaire ; de la philosophie des Lumières il retient le rôle des connaissances et des techniques, source selon lui de la transformation constante des forces productives de l'économie de la société industrielle. Voyons de plus près le matérialisme historique.

1-      Le matérialisme historique de Marx est une doctrine complète qui nous permet d'accéder à l'intelligence di mouvement historique : l'histoire à un principe, l'économie ; un moteur, la lutte des classes ; un but, le communisme. Cette doctrine annonçait à l'humanité un avenir radieux.

a)      Sur le plan économique, grâce à la libération des forces productives, il y aura l'abondance, et ainsi s'abolira la différence riche / pauvre.

b)      Sur le plan politique, le dépérissement de l'Etat aboutira à une société sans classe.

c)      Sur le plan moral, naitra un homme nouveau, débarrassé de l'égoïsme et de l'individualisme.

d)      Sur le plan anthropologique, l'apparition d'un homme total : adviendra un homme, grâce à l'abolition de la division du travail, capable de développer toutes ses capacités créatrices.

2-      Enfin le marxisme combine deux principes qui peuvent paraitre opposé.

a)      Que l'histoire dépende de l'engagement volontaire des hommes, d'où son appel en 1848 à la mobilisation militante des prolétaires du monde entier à s'unir dans le manifeste du parti communiste.

b)      D'autre part, la certitude que la révolution est la conséquence nécessaire des lois de l'Histoire « Les hommes font l'Histoire tout en la subissant dans des conditions historiques données indépendante de leur volonté » (L'idéologie allemande 1846). Par conséquent, pour Karl Marx, la lutte de la classe ouvrière pour mettre fin au capitalisme par la révolution est à la fois un idéal et une prédiction. Autrement dit, l'engagement révolutionnaire est à la fois un devoir et une nécessité. Engels dans L'anti-Dühring « Par la prise de possession sociale des moyens de production, la production marchande cesse et par là même la domination du produit sur le producteur. L'anarchie au sein de la production sociale est remplacée par une organisation consciente et systématique. La lutte par l'existence individuelle prend fin. Par là, pour la première fois, l'homme sort en un certain sens, du règne animal, passe de condition animal d'existence à des conditions vraiment humaines. L'ensemble des conditions de vie qui jusqu'ici dominait l'homme entre enfin sous la domination et le contrôle des hommes, qui pour la première fois deviennent les maitres de leur propre organisation en société. Les lois de leurs propres actions sociales qui jusqu'ici se dressait devant eux en lois de la nature, étrangère à eux et les dominants sont dès lors appliqués et dominés par les hommes en pleine connaissance de cause. L'organisation propre de la société des hommes qui jusqu'ici, leur était comme étrangère et octroyée par la nature et l'Histoire devient un acte de leu propre et libre initiative. Les forces objectives, étrangères, qui jusqu'alors, dominaient l'Histoire passe sous le contrôle des hommes eux-mêmes. Ce n'est qu'à partir de ce moment que les hommes feront leur histoire en pleine conscience, ce n'est qu'à partir de ce moment que les causes sociales, mise en mouvement par eux, auront, en majeur partie et dans la mesure toujours croissante, les effets voulus par eux. C'est l'humanité passant d'un saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. »

L'humanité soumise aux lois de l'Histoire et comprendre les lois de l'Histoire, c'est s'en libérer.

 

B.     L'Histoire peut-elle obéir à un déterminisme ?

Le matérialisme historique expliquait scientifiquement l'évolution des sociétés humaines. Or selon un philosophe contemporain, Karl Popper (1902-1994), ce projet repose sur une méconnaissance de la science véritable, et cette prétention à prévoir la direction d'un mouvement social « si l'on en use avec quelque chose comme une prétention au scientifique, devient simplement du jargon scientiste (=consiste à penser qu'il ne peut y avoir d'autre forme de connaissances que les connaissances scientifiques.) ou plus précisément du jargon totalitaire (idée erronée qui consiste à considérer la société comme un être formant un tout, un individu).  Misère de l'historicisme 1945.

1-      Popper avance que la science ne peut avancer des prédictions absolues du genre de celles par lesquelles Marx annonçait qu'à la suite de l'esclavage, du capitalisme et du féodalisme, le prochain stade de l'Histoire serait le socialisme. La science ne peut faire que des prédictions conditionnelles.

2-      En effet, explique Popper, la science de la nature ne prédit pas l'absolue qu'un fait doit se produire :

a)      La science dit seulement que ci certaines conditions sont réunies, ce fait se produira nécessairement selon la loi de causalité.

b)      Mais la science elle-même est rarement capable de prévoir si ces conditions seront réunies, car ce n'est possible que pour un système clos dont on connait tous les paramètres (ex du système solaire dont on peut prévoir les éclipses). Or pour pouvoir faire des prévisions sur l'évolution de la société, il faudrait que les conditions démographiques, écologiques, politiques, sociales, culturelles ne subissent aucune modification, ce qui est improbable.

Puisqu'il semble difficile d'accepter que l'Histoire soit une science qui permet de prédire l'avenir des sociétés, est-ce qu'il faudrait renoncer à toute idée de progrès ?

 

 

 

C.     Faut-il renoncer à toute idée de progrès ?

A défaut d'une détermination prédictible du devenir historique, l'observation de l'Histoire ne permet-elle pas du moins de mesurer le chemin parcourus par les sociétés et estimer que certaines sociétés sont plus en progrès que d'autres ? Claude Lévi-Strauss (1908), pour lui, la notion de développement appliquée aux pays du tiers-monde suppose que toutes les sociétés devront accomplir le même parcours et ne se distinguer que la l'étape où elles se trouvent. Il rejette cette idée.

1-      Il compare les différentes cultures à des trains en mouvement : en l'absence d'un repère extérieur fixe, il est impossible aux voyageurs de savoir dans quel sens se déplace l'autre train. Seul le préjugé ethnocentriste donne à tout membre d'une culture donnée l'illusion qu'il évalue objectivement les autres cultures, alors qu'en réalité, à son insu, il les juge d'après les valeurs de sa propre société. Or il n'y a pas de hiérarchie unique des cultures et des civilisations, car suivant les critères choisis, leurs caractéristiques seront très différentes. Par exemple pour la puissance technologique, la civilisation occidentale est en tête. Pour la capacité à s'adapter à un milieu hostile, le bédouin et l'esquimau sont en tête. En fait, les diverses civilisations ont fait des choix différents, et comme elles ne poursuivent pas les mêmes buts, il est illusoire de vouloir en désigner une comme supérieure, meilleure que aux autres. Race et histoire 1952 : «  le développement des connaissances préhistoriques et archéologiques tend à étaler dans l'espace des formes de civilisations que n nous étions portés à imaginer comme échelonner dans le temps. Cela signifie deux choses : d'abord que le progrès - si ce terme convient encore pour désigner une réalité très différente de celle à laquelle on l'avait d'abord appliqué - n'est ni nécessaire, ni continu ; il procède par saut, par bond ou comme disaient les biologistes, par mutation. Ces sauts et ces bonds ne consistent pas à aller toujours plus loin dans la même direction ; ils s'accompagnent de changement d'orientation, un peu à la manière du cavalier des échecs qui a toujours à sa disposition plusieurs progressions, mais jamais dans le même sens. L'humanité en progrès ne ressemble guère un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle à toutes celles dont la conquête lui est acquisse. Elle évoque plutôt le joueur dont la chance est répartie sur plusieurs dés et qui, chaque fois qu'il les jette, les voit s'éparpiller sur le tapis, amenant autant de comptes différents. Ce que l'on gagne sur un, on est toujours exposé à le perdre sur l'autre et c'est seulement de temps à autre que l'Histoire est cumulative, c'est-à-dire que les comptes s'additionnent pour former une combinaison favorable. »

Pour conclure, selon Lévi-Strauss, il ne faut pas renoncer à l'idée de progrès, mais à l'idée de progrès continu. De plus, tout dépend du critère choisit pour mesurer le progrès. Et l'Histoire nous a appris qu'à un progrès économique et technique ne correspond pas forcément un progrès politique, culturel et / ou moral.

 

Conclusion :

 

S'il est vrai que la richesse de l'humanité réside dans la diversité des cultures, faut-il pour autant adopter un point de vue d'un pur relativisme selon lequel une société reconnaissant les droits des personnes égaux ne vaut pas mieux que les sociétés qui par exemple pratiquent l'excision ou la polygamie ou prive les femmes de tout droit. Certes, il faut s'interdire de tout juger du point de vue de la modernité en ethnocentriste naïf et arrogant. Mais est-ce une raison pour négliger ce qui a été conquis dans l'histoire au profit de tous ? Est-ce une raison pour négliger l'allongement de la vie ? Même s'il est patent que tous n'en profite pas également ?

Certes la promesse du paradis sur terre a fait faillite et les utopies religieuses et politiques se sont révélées dangereuses et meurtrières, et c'est là la leçon que nous devons tirer de ce 20ème siècle. Mais il ne faut pas se résigner à désespérer de l'humanité et ne voir qu'une histoire faites d'ombres, de meurtres, de génocides. Ne sommes nous pas condamnés à faire face au risque technologique à tenter de rendre effectif les droits de l'homme et à partager équitablement les fruits de la croissance économique. Ces défis, on peut aussi les tirer de l'Histoire. Cependant rien ne nous est assurer d'avance, car ainsi que l'écrit Raymond Aron dans La conscience historique « L'homme aliène son humanité s'il renonce à chercher et s'il s'imagine avoir dit le dernier mot. ».

 

 

 

 

 

 

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